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Citations et anaphores : un procès en paternité, Lincoln vs Boetcker

13 Mai 2015 , Rédigé par Daniel Confland Publié dans #gens connus

A gauche Abraham Lincoln, à droite William J.H. BoetckerA gauche Abraham Lincoln, à droite William J.H. Boetcker

A gauche Abraham Lincoln, à droite William J.H. Boetcker

Anaphore apocryphe ? Abraham Lincoln vs William J.H. Boetcker

(anaphore, nom féminin : reprise du même mot ou d’une série de mots au début de phrases ou de propositions successives).

NB : Cet article de Daniel Confland a été publié une première fois, le 15 février 2015, sur le site : http://www.Actufinance.fr  sous  le titre : « Procès en paternité : Abraham Lincoln vs Willima J.H.Boetcker ».

 

Soyez-en sûrs, on cite plus facilement les gens célèbres que les «sans-grades», et ce pour une bonne raison : la référence à la notoriété renforce la thèse que l’on défend à l’aune du crédit que l’on accorte au cité. S’il l’a dit et que je dis la même chose, je ne peux avoir tort. CQFD ! Ce travers peut conduire à de regrettables affabulations, dont on trouve un exemple on ne peut plus rabâché mais pertinent dans la citation attribuée à Abraham Lincoln, Président des Etats-Unis de 1861 à 1864, réélu puis assassiné en 1865.

En version française, cette anaphore, issue du discours d’investiture  que Lincoln aurait prononcé en 1860 donne en huit propositions :

  1. Vous ne pouvez pas créer la prospérité en décourageant l’épargne.
  2. Vous ne pouvez pas donner la force au faible en affaiblissant le fort.
  3. Vous ne pouvez pas aider le salarié en anéantissant l’employeur.
  4. Vous ne pouvez pas encourager la fraternité humaine en encourageant la lutte des classes.
  5. Vous ne pouvez pas aider le pauvre en ruinant le riche.
  6. Vous ne pouvez pas éviter les ennuis en dépensant plus que vous gagnez.
  7. Vous ne pouvez pas forcer le caractère et le courage en décourageant l’initiative et l’indépendance.
  8. Vous ne pouvez pas aider les hommes continuellement en faisant à leur place ce qu’ils devraient faire eux-mêmes.

Anaphore contre anaphore, la citation est encore utilisée aujourd’hui abondamment dans les sphères libérales, la dernière en date visant à mettre en parallèle et la parole de l’actuel Président français et ses actes politiques avec ceux de son illustre prédécesseur américain. Et y trouver matière à fustiger le premier.

Or, on a beau questionner son internet en tous sens, et dieu sait si la matière est abondante, il faut bien se rendre à l’évidence : l’anaphore est apocryphe, tronquée en outre, mais elle n’est pas pour autant anonyme. Le véritable auteur serait un Révérend presbytérien de Brooklyn, d’origine allemande, William J.H. Boetcker , dont le magistère s’accomplit quelque  60 ans après la mort de Lincoln. L’homme jouissait d’une  réputation d’orateur dans ses prises de paroles conservatrices. Parmi ses écrits et pamphlets, on louait alors son  « Décalogue des cannot », dont les reproductions en anglais ne sont pas toujours à l’identique d’ailleurs ; interversions dans les recommandations, formulations légèrement différentes, etc. Voici l’une d’entre elles :

1)       You cannot bring about prosperity by discouraging thrift.

2)       You cannot strengthen the weak by weakening the strong.

3)       You cannot help little men by tearing down big men.

4)       You cannot lift the wage earner by pulling down the wage payer.

5)       You cannot help the poor by destroying the rich.

6)       You cannot establish sound security on borrowed money.

7)       You cannot further the brotherhood of man by inciting class hatred.

8)       You cannot keep out of trouble by spending more than you earn.

9)       You cannot build character and courage by destroying men's initiative and independence.

10)   You cannot help men permanently by doing for them what they can and should do for themselves

On notera qu’en raison de redondances dans l’exposé (items 2 et 3, 6 et 8), le décalogue est le plus souvent condensé en 8 propositions, au moins en français. Quoiqu’il en soit, il est aujourd’hui communément admis que l’erreur s’est produite dans les années 40, à l’occasion d’une publication faisant apparaître côte à côte des citations de Lincoln et de Boetcker.  On aura fini par confondre les unes avec les autres, le plus célèbre des auteurs emportant naturellement la paternité de l’anaphore. Une fois la contre-vérité lancée, elle a cru et embelli dans les média et l’art oratoire, le Président Reegan lui-même en ayant accrédité l’origine dans l’un de ses discours.

Comme quoi, en littérature comme ailleurs, on ne prête décidément qu’aux riches !

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http://www.abrahamlincolnonline.org/lincoln/speeches/cannot.htm

http://www.wikiberal.org/wiki/Abraham_Lincoln

 

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