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Citons-precis.com/citations

Meurtre à la poêle : ma fable du jour

7 Août 2020 , Rédigé par Daniel Confland Publié dans #textes

 

Tags : poêle - meurtre - crime - assassinat - fable. D.Confland.

°°°

Le meurtre de saint Thomas Becket, Joseph Martin Kronheim, Wikipédia CC.

 

Meurtre à la poêle

Il tenait une poêle dans sa main. Une poêle de famille, en fonte, lourde et large. A moins de tenir le manche avec un manchon de chiffons, on se brûlait gravement avec cet objet. D'ailleurs, il se demandait ce qu'on pouvait bien cuisiner avec ça de nous jours, alors qu'il y avait dans les magasins des tas de poêles avec des revêtements au fond pour ne pas attacher. Mais là n'était pas la question car il réservait cette poêle pour un seul usage : tuer sa femme. Une nouvelle fois, il soupesa l'objet posé à plat dans sa main : il fallait qu'il raidisse fortement l'avant bras, tellement la  poêle pesait son poids. A coup sûr, il tenait là l'outil adéquat!

Il attribuait tellement de torts à son épouse, justifiant son  criminel dessein, qu'il ne pouvait même pas trier. C'était un tout, forgé avec le temps. Des torts, il en avait aussi un paquet, sans doute : mais c'est sa femme qui les avait incontestablement façonnés chez lui peu à peu : ils n'étaient pas de naissance et elle en était responsable. En somme, elle avait doublement et irrémédiablement tort.

Depuis des mois qu'il réfléchissait à son projet, il avait beaucoup réfléchi aux moyens. la batte de baseball abandonnée dans le placard par son couillon de beau-frère avait d'abord été envisagée; mais c'était, un objet signé, culturel, et il n'aimait pas les américains. Un marteau, peut-être ? Mais il n'était pas bricoleur : il faudrait l'acheter, laisser des traces et cela paraîtrait sûrement louche aux enquêteurs. Il avait pensé à un couteau, et il y en a plein dans une cuisine qui peuvent faire l'affaire. Oui, mais les plaies saignent, la victime vous regarde dans les yeux, car le premier coup n'est pas le bon lorsque le meurtrier est un amateur. Et ces yeux vous accusent, comme le regard des policiers qui découvriront le crime. Il avait également songé au poison. Il se fichait que ce soit une arme prétendument réservé aux femmes, mais l'analyse toxicologique pratiquée probablement par un médecin légiste sur le corps de sa femme lui faisait abandonner ce moyen par prudence. 

Non, décidément, la poêle était le bon moyen. Deux coups bien assénés, et vlan, c'est terminé ! Ensuite, il pousserait le corps d'une bonne bourrade vengeresse dans l'escalier de la cave. L''enquête ne serait pas longue ! Que son épouse se soit fracassé le crâne eu dégringolant ne ferait aucun doute aux yeux des enquêteurs. Le crime parfait.

Tout cela était bel et bon ! une chose est de penser de longue date à assassiner sa femme, de préparer le crime, une autre chose est de passer à l'acte de sang froid. L'épouse allait rentrer de ses courses d'une minute à l'autre. Il voulait agir, sa décision était prise, ou, du moins, il le pensait. Car maintenant que le moment fatidique approchait, il sentait l'angoisse monter en lui. Non la peur de l'acte en lui-même, celui-là elle l'avait mérité, mais la peur, d'abord, de la mise en scène du crime. Il devrait s'assurer que sa femme était morte, laver soigneusement la poêle car elle serait sûrement recouverte de sang et de cheveux, traîner le cadavre jusqu'à l'escalier de la cave, puis pousser le corps comme s'il s'agissait d'un paquet. Il faudrait ensuite répondre inlassablement aux enquêteurs soupçonneux par métier qu'il n'y était pour rien. Cela prendrait des semaines, des mois peut-être.

Un coup de sonnette impérieux retentit, Son épouse était de retour. Toujours à l'heure, ce qui l'énervait, lui qui n'aimait qu'à traîner dans l'appartement sans se soucier d'un horaire. Il dit "Voilà, voilà !", d'une voix qu'il trouva étonnamment faiblarde. Pour se donner du courage, il fit dans le vide avec sa poêle deux mouvements violents de haut en bas.

Un nouveau coup de sonnette tout aussi impérieux que le premier se fit de nouveau entendre. A travers la porte, il entendit sa femme beugler : "Mais, enfin, Roger, qu'est-ce que tu fous, encore !"

En fait, il pensait déjà aux conséquences, au temps que cela prendrait avant d'être tranquille, et lui, le partisan du moindre effort dans la vie - ce que sa femme lui reprochait sans cesse, d'ailleurs -, lui, le paresseux hésitait, et reculait déjà.

A cet instant, il était persuadé d'une seule chose :

Il avait une poêle dans la main !

 

Daniel Confland

°°°

 

Voir ou revoir :

L'histoire revisitée par les aphorismes : aujourd'hui, Jack l'éventreur

http://www.citons-precis.com/2017/04/l-histoire-revisitee-par-les-aphorismes-aujourd-hui-jack-l-eventreur.html

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