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30 citations d'Etienne de La Boétie, tirées de l'inoubliable Discours de la servitude volontaire

2 Juin 2021 , Rédigé par Daniel Confland Publié dans #gens connus

 

Etienne de La Boétie (1530-1563), est un écrivain et un poète. De formation juridique, mais érudit en de multiples matières, en particulier sur l'histoire de l'antiquité gréco-romaine, Au point qu'il traduira les oeuvres de nombreux auteurs, tel Plutarque. Il s'intéresse aussi très tôt à la philosophie politique. Outre le fait d'être un humaniste de son temps, La Boétie est l'auteur de 29 sonnets galants de grande qualité.

Mais son grand oeuvre, celui qui lui vaut une incontestable postérité, c'est le Discours de la servitude volontaire, écrit en 1548, soit à l'âge de 18 ans. C'est en lisant ce texte de quelque 50 pages seulement, que Montaigne voudra rencontrer l'auteur et deviendra son ami pour la vie.

Dans cet ouvrage, La Boétie dénonce l'absolutisme, comme contraire à l'état de nature. Il met ainsi en cause la légitimité du pouvoir des puissants, bien que trop souvent ce pouvoir s'exerce paradoxalement grâce au consentement populaire. La Boétie fournit aussi des clefs pour sortir de cette servitude.

Le Discours ne paraîtra qu'en 1574, sous le titre Le Contr'un. Il est vulgarisé notamment par les protestants qui y trouvent une justification dans leur combat pour la liberté religieuse et politique. Son audience restera confidentielle pendant longtemps, sans doute de peur de représailles royales, jusqu'à ce que Lamennais et les révolutionnaires français le remettent à l'honneur.

Entretemps, La Boétie est mort prématurément, de dysenterie aigüe ou de tuberculose.

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Quelle est la thèse développée par La Boétie ?

 

L'homme est naturellement libre et l'exercice de la liberté lui est naturellement aisé. Mais il se laisse aller à perdre cette liberté "facile" pour plusieurs raisons : d'abord, la nature fait aussi que coexistent en société des dominés et des dominants; la "culture coutumière", dans tel pays donné, tend également vers l'assoupissement de la volonté, l'amollissement de la vaillance et de la contradiction; de libre, l'homme en vient ainsi, par une habitude progressive au renoncement, et sans au départ qu'un tyran le lui impose, à passer à la servitude, sinon voulue du moins acceptée. Comme le dit La Boétie : "on dirait, à le voir, qu'il a non pas perdu sa liberté, mais gagné sa servitude.

Dès lors, survient un "tyran" (un "maître" est synonyme dans l'ouvrage), qu'il ne faut pas forcément voir comme un être assoiffé de sang, mais dont l'avidité en terme de pouvoir est le facteur clef pour le faire sortir du rang. Il spolie sans mal la population de ses biens, il la fait guerroyer à son profit, et même, last but not least, il l'amène si besoin est à mourir pour lui sans barguigner. Foin de l'amitié et de la fraternité, en outre, apanages d'une société de liberté. Impossible dans une société tyrannique : nul ne peut faire confiance à son prochain quand le tyran passe son temps à corrompre et instaurer un ordre social inégalitaire. Le tyran n'a pas même besoin de s'entourer de forces armées importantes pour régner : il lui suffit  d'un petit cercle d'affidés, avides de richesses et d'une parcelle de pouvoir exercée par délégation. De multiples tyranneaux se font ainsi jour.

Et pourtant, La Boétie prétend que le peuple peut sortir de l'état de servitude dans lequel son propre délaissement l'a plongé. Pourquoi ? Parce que le tyran n'est en quelque sorte qu'un "tigre de papier", comme on dirait aujourd'hui. Comment ? En ne servant plus le tyran, en ne lui donnant plus rien. Par une sorte de désobéissance civile dans tous domaines, en somme.

Voeu pieu, rêve éveillé d'un très jeune homme au mitan du XVIème siècle, prémonition des évolutions politiques futures ?  Le fait est que Le discours sur la servitude volontaire détonne pour son époque et étonne par la maturité, l'acuité et l'érudition de l'analyse.

Daniel Confland

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Etienne de la Boétie (1530-1563)

 

Les citations : des causes de la soumission volontaire du  peuple aux moyens de recouvrer sa liberté

 

Le peuple déroge à sa liberté naturelle en consentant à servir

 

- Ce qu’il y a de clair et d’évident pour tous, et que personne ne saurait nier, c’est que la nature, premier agent de Dieu, (...) nous a tous créés et coulés, en quelque sorte au même moule, pour nous montrer que nous sommes tous égaux, ou plutôt frères. 

- La liberté est donc naturelle ; c'est pourquoi, à mon avis, nous ne sommes pas seulement nés qu'avec elle mais avec la passion de la défendre.

- La seule liberté, les hommes ne la désirent point.

- La liberté, les hommes la dédaignent uniquement, semble-t-il, parce que s'ils la désiraient, ils l'auraient ; comme s'ils refusaient de faire cette précieuse acquisition parce qu'elle est trop aisée.

- Disons donc que, si toutes choses deviennent naturelles à l’homme lorsqu’il s’y habitue, seul reste dans sa nature celui qui ne désire que les choses simples et non altérées. Ainsi la première raison de la servitude volontaire, c’est l’habitude.

- L'habitude, qui exerce en toutes choses un si grand pouvoir sur nous, a surtout celui de nous apprendre à servir et, comme on le raconte de Mithridate, qui finit par s'habituer au poison, celui de nous apprendre à avaler le venin de la servitude sans le trouver amer.

- Le danger de la liberté moderne, c'est qu'absorbés dans la jouissance de notre indépendance privée, et dans la poursuite de nos intérêts particuliers, nous ne renoncions trop facilement à notre droit de partage dans le pouvoir politique.

- Le grand Turc s’est bien aperçu que les livres et la pensée donnent plus que toute autre chose aux hommes le sentiment de leur dignité et la haine de la tyrannie. Je comprends que, dans son pays, il n’a guère de savants, ni n’en demande. Le zèle et la passion de ceux qui sont restés, malgré les circonstances, les dévots de la liberté, restent complètement sans effet, quel que soit leur nombre, parce qu’ils ne peuvent s’entendre…

- Mais ils ne font guère mieux ceux d’aujourd’hui qui, avant de commettre leurs crimes les plus graves, les font toujours précéder de quelques jolis discours sur le bien public et le soulagement des malheureux.

- Il n'est pas croyable comme le peuple, dès lors qu'il est assujetti, tombe si soudain en un tel et si profond oubli de la franchise, qu'il n'est pas possible qu'il se réveille pour la ravoir, servant si franchement et tant volontiers qu'on dirait, à le voir, qu'il a non pas perdu sa liberté, mais gagné sa servitude.

- Le peuple a toujours ainsi fabriqué lui-même les mensonges, pour y ajouter ensuite une foi stupide.

Maison d'Etienne de La Boétie, à Sarlat, sa ville natale (Dordogne), photo Tommy-Boy, Wikipédia CC.

 

Les moyens employés par les tyrans pour parvenir à leurs fins.

 

- Il y a trois sortes de tyrans. Les uns règnent par l’élection du peuple, les autres par la force des armes, les derniers par succession de race.

- Le théâtre, les jeux, les farces, les spectacles, les gladiateurs, les bêtes curieuses, les médailles, les tableaux et autres drogues de cette espèce étaient pour les peuples anciens les appâts de la servitude, le prix de leur liberté ravie, les outils de la tyrannie.

- Il me semble que l'on doit avoir pitié de ceux qui, en naissant, se trouvent déjà sous le joug, qu'on doit les excuser ou leur pardonner si, n'ayant pas même vu l'ombre de la liberté, et n'en ayant pas entendu parler, ils ne ressentent pas le malheur d'être esclaves.

- (...) C'est un extrême malheur d'être sujet à un maître, duquel on ne se peut jamais assurer qu'il soit bon, puisqu'il est toujours en sa puissance d'être mauvais quand il voudra...

- Mais les gens soumis, dépourvus de courage et de vivacité, ont le cœur bas et mous et sont incapables de toute grande action. Les tyrans le savent bien. Aussi font-ils tout leur possible pour mieux les avachir.

- N'est-il pas clair que les tyrans, pour s'affermir, se sont efforcés d'habituer le peuple, non seulement à l'obéissance et à la servitude mais encore à leur dévotion?

- Pauvres gens misérables, peuples insensés, nations opiniâtres à votre mal et aveugles à votre bien ! Vous vous laissez enlever sous vos yeux le plus beau et le plus clair de votre revenu, vous laissez piller vos champs, voler et dépouiller vos maisons des vieux meubles de vos ancêtres ! Vous vivez de telle sorte que rien n’est plus à vous. Il semble que vous regarderiez désormais comme un grand bonheur qu’on vous laissât seulement la moitié de vos biens, de vos familles, de vos vies. Et tous ces dégâts, ces malheurs, cette ruine, ne vous viennent pas des ennemis, mais certes bien de l’ennemi, de celui-là même que vous avez fait ce qu’il est, de celui pour qui vous allez si courageusement à la guerre, et pour la grandeur duquel vous ne refusez pas de vous offrir vous-mêmes à la mort. Ce maître n’a pourtant que deux yeux, deux mains, un corps, et rien de plus que n’a le dernier des habitants du nombre infini de nos villes. Ce qu’il a de plus, ce sont les moyens que vous lui fournissez pour vous détruire. (...). A-t-il pouvoir sur vous, qui ne soit de vous-mêmes ? Comment oserait-il vous assaillir, s’il n’était d’intelligence avec vous ? Quel mal pourrait-il vous faire, si vous n’étiez les receleurs du larron qui vous pille, les complices du meurtrier qui vous tue et les traîtres de vous-mêmes ?

 

- C'est cela que certainement le tyran n'est jamais aimé ni n'aime. L'amitié, c'est un nom sacré, c'est une chose sainte ; elle ne se met jamais qu'entre gens de bien, et ne se prend que par une mutuelle estime ; elle s'entretient non tant par bienfaits que par la bonne vie. Ce qui rend un ami assuré de l'autre, c'est la connaissance qu'il a de son intégrité : les répondants qu'il en a, c'est son bon naturel, la foi et la constance. Il n'y peut avoir de l'amitié là où est la cruauté, là où est la déloyauté, là où est l'injustice ; et entre les méchants, quand ils s'assemblent, c'est un complot, non pas une compagnie ; ils ne s'entraiment pas, mais ils s'entrecraignent ; ils ne sont pas amis, mais ils sont complices.

- Un point (...) est, selon moi, le ressort et le secret de la domination, le soutien et le fondement de toute tyrannie. (...) Ce ne sont pas les bandes de gens à cheval, les compagnies de fantassins, ce ne sont pas les armes qui défendent un tyran, mais toujours (...) quatre ou cinq hommes qui le soutiennent et qui lui soumettent tout le pays. 

- Quand je pense à ces gens qui flattent le tyran pour exploiter sa tyrannie et la servitude du peuple, je suis presque aussi souvent ébahi de leur méchanceté qu'apitoyé par leur sottise.

- (Tous ceux) qui servent et flattent le tyran) veulent servir pour amasser des biens : comme s'ils pouvaient rien gagner qui fût à eux, puisqu'ils ne peuvent même pas dire qu'ils sont à eux-mêmes. Et comme si quelqu'un pouvait avoir quelque chose à soi sous un tyran, ils veulent se rendre possesseurs de biens, oubliant que ce sont eux qui lui donnent la force de ravir tout à tous, et de ne rien laisser qu'on puisse dire être à sa personne. (...) Souvent enrichis à l'ombre de sa faveur des dépouilles d'autrui, ils l'ont à la fin enrichi eux-mêmes de leur propre dépouille.

- Ces favoris devraient moins se souvenir de ceux qui ont gagné beaucoup auprès des tyrans que de ceux qui, s'étant gorgés quelque temps, y ont perdu peu après les biens et la vie. Ils devraient moins songer au grand nombre de ceux qui y ont acquis des richesses qu'au petit nombre de ceux qui les ont conservées.

Comment sortir de la servitude ?

 

- Les tyrans ne sont grands que parce que nous sommes à genoux.

- Vous vous affaiblissez, afin qu'il soit plus fort, plus dur et qu'il vous tienne la bride plus courte: et de tant d'indignités, que les bêtes elles-mêmes ne sentiraient point ou n'endureraient pas, vous pourriez vous en délivrer, sans même tenter de le faire, mais seulement en essayant de le vouloir.

- Et pourtant ce tyran, seul, il n’est pas besoin de le combattre, ni même de s’en défendre ; il est défait de lui-même, pourvu que le pays ne consente point à la servitude. Il ne s’agit pas de lui rien arracher, mais seulement de ne lui rien donner.

- Si on ne leur fournit rien, si on ne leur obéit pas, sans les combattre, sans les frapper, ils restent nus et défaits et ne sont plus rien

- Soyez résolus de ne servir plus, et vous voilà libres. Je ne veux pas que vous le poussiez ou l’ébranliez, mais seulement ne le soutenez plus, et vous le verrez, comme un grand colosse à qui on a dérobé sa base, de son poids même fondre en bas et se rompre.

- Celui qui penserait que les hallebardes, les gardes et le guet garantissent les tyrans, se tromperait fort. Ils s'en servent, je crois, par forme et pour épouvantail, plus qu'ils ne s'y fient.

- Les livres et la pensée donnent plus que toute autre chose aux hommes le sentiment de leur dignité et la haine de la tyrannie.

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