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Citons-precis.com

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Leçon inaugurale improbable au Collège de France : LE DÉBIT DE LA FIN

Publié par Daniel Confland sur 2 Juillet 2026, 09:12am

Catégories : #textes

 

Le Collège de France à Paris, Place Marcellin Berthelot, photo : Celette, 2019, Wikipédia CC.

 

Leçon inaugurale improbable au Collège de France : LE DÉBIT DE LA FIN

par Jean-Marcel Lergoteur (alias Daniel Confland)

 

Mesdames, Messieurs,

Je vous remercie d'assister à cette leçon inaugurale de la nouvelle chaire du Collège de France : "Y'a plus de questions que de réponses", que j'ai l'honneur de diriger. Le thème - vous le connaissez - le débit de la fin. Le débit de la fin et non le début de la fin. Car si le temps coule, ce sont nos actes qui le débite en tranches horaires, c'est notre conduite qui fixe le tempo en en réglant les vannes. 

Quand une personne déclare que : "Dès le 15, elle n'assure plus ses fins de mois." C'est triste, mais démontre qu'elle n'a pas su ajuster le débit de ses dépenses à l'aune de ses revenus. Si elle possède un bien, l'hypothèque n'est plus hypothétique !

En observant autrui, on peut certes avoir le sentiment d'une fin qui débute : il est "proche de sa fin" veut dire que nous pensons, ou qu'on nous rapporte, que son temps est compté. Mais cette appréciation ne saurait avoir de rigueur scientifique car ce n'est pas nous qui réglons le débit de cette fin là. On ne peut ni en dater le début ni en prédire le point d'arrivée. En revanche, avec les procédés modernes qu'offre la médecine, on peut dorénavant rallonger notre vie artificiellement, ou au contraire en abréger le terme. 

La mesure du débit de la voix, c'est la volubilité. On dira de quelqu'un qu'il est prix de logorrhée s'il persiste à déverser des tombereaux de paroles : on condamnera le bavard et son discours sans fin, surtout s'il nous sert des balivernes. Mais s'il s'avère qu'il dit des choses passionnantes, que son discours nous emporte, nous ne voudrions pas qu'il cesse jamais. Une façon de rallonger le débit pour retarder la fin serait de poser des questions, de goûter les réponses en scandant notre admiration par mille gloussements et bravos. Ceci pour l'orateur mais, s'agissant d'un acteur ou d'un chanteur sur scène, il nous est pareillement loisible de régler le débit de la fin de la pièce ou du concert en s'égosillant par d'innombrables rappels. 

Naguère, on feuilletonnait dans la presse avec des romans et des nouvelles débités en tranche. Tel Balzac, on était rémunéré au nombre de caractères. Autant dire que même un génie avait intérêt à faire long.

Plus tard, Hitchcock dans ses films ménagera le suspense pour maintenir les spectateurs en haleine : il en règlera le débit, et la fin pourra attendre autant que le suspense durera et que les investisseurs producteurs n'auront pas actionné le clap de fin.

Dans les séries sur les plates formes numériques, la longueur et le nombre des épisodes sont prévus à l'avance, mais tout est fait pour nous éloigner de la connaissance de la fin. Les ateliers d'écriture dans les sociétés de production savent peaufiner cela à merveille. Une fin prévisible du début à la fin, sans débit réglé pour laisser ouvertes des options, ne déboucherait que sur une série fade et pour tout dire ratée.

Avant qu'un guerre ne s'arrête, on va de pourparlers de paix en négociations à rallonges Tant que le conflit s'éternise, les combats se poursuivent. Et ce débit lent créé du dépit long, soyez-en assurés !

Examinons enfin des expressions populaires à l'appui de ma démonstration. Par exemple, on dit communément que "la fin justifie les moyens". C'est exact, même si on peut douter de la moralité de la formule. Mais alors, qui justifiera la fin ? Je conclus que les moyens de la fin, c'est le débit précisément ! Prenez par ailleurs la locution "Ce n'est pas une fin en soi" : si l'action n'est pas terminée, on pourra affirmer que le débit reste ouvert, non ? Quant à la formule : "Une fin de non recevoir",  c'est un niet définitif qui n'appelle pas de temps de latence entre le début - la requête - et la fin :  donc ici le débit est nul.

Mesdames Messieurs, du début à la fin j'ai tenté de vous convaincre que le débit était la la seule valeur qui nous séparait de la fin et qui rendait cette fin variable. J'espère que votre sentiment final n'est pas que j'aurais préparé cette leçon inaugurale en débit du bon sens, ah, ah !

En tout cas, pour votre écoute attentive et bienveillante, croyez que je suis et resterai votre... débiteur !

 

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À Leçon improbable, assistance hétéroclite ! Image générative de Claude Richardet.

 

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