Pour donner en fait une explication à ces deux locutions, il faut partir de leur sens général et d'une large palette de formules équivalentes il s'agit dans tous les cas d'exprimer l'éloignement et une opposition par rapport à un endroit "civilisé" , où il y a du monde et des conditions de vie correspondant à des standards normaux. "Etre au milieu de nulle part", "dans un trou perdu", "un coin paumé, "dans le trou du cul du monde" participent toute de cette idée, que le lieu incriminé soit réel, imaginaire ou l'objet d'une construction verbale qui permet de mieux faire ressortir le sens.
Parmi les expressions similaires, on retrouve ainsi : "être ou aller à Trifouillis les Oies", "à Bab-el-Oued", "à Tataouine", "à Pétaouchnok", et enfin : "au Diable Vauvert".
La première s'explique facilement. Pour les gens des villes, aller à "Trifouillis les Oies" (un village qui, bien sûr n'existe pas), c'est aller dans trou perdu de la campagne, la référence aux oies illustrant cette appartenance, outre le fait que cet animal est souvent jugé stupide. N'oublions pas non plus que la plupart de ces expressions sont nées à un moment où les moyens de transport étaient inexistants ou lents. On reviendra ci-dessous sur les secondes.
"Etre ou aller à Perpète les Oies" a la particularité d'allier deux sens : l'éloignement et ses désagréments dans une campagne reculée (les Oies), et le mot "Perpète" qui fait référence au régime de perpétuité des condamnés de toutes sortes, et du bagne lointain où on les envoyait à une époque encore pas si lointaine.
Les expressions à base de "Perpète" sont d'ailleurs nombreuses : "Perpète les Oubliettes" (on ne saurait mieux dire !), probablement la plus ancienne, ou l'imagée "Perpète les Olivettes". Dans ma famille, on connaît "Perpète la Houlette" ou "Perpète la Houla", qui seraient dérivées du mot "houlette" qui désignait un bâton de berger, et donc encore la campagne et la montagne. "Aller à Tataouine" fait aussi référence aux travaux forcée à perpétuité que les "forçats" purgeaient dans des conditions souvent atroces. Or, ce Tataouine existe bel et bien : c'est une localité de l'ouest tunisien où se trouvait un bagne militaire réputé pour la dureté des conditions de détention. On se perd plus facilement en conjectures pour expliquer la locution "aller à Bab el Oued", un quartier populaire et peuplé d'Alger, cosmopolite à l'époque de la colonisation, car lieu d'accueil d'immigrations variées. Peut-être l'éloignement de la métropole et ce côté "exotique" ont-ils suffi pour expliquer son usage.
Restent - last but not least - et l'objet de cette chronique au moins par son titre : "aller à Pétaouchnok" ou "au Diable Vauvert". Pas de Pétaouchnok à horizon géographique connu, et rien de russe non plus ! D'aucuns avancent une composition en deux parties : d'abord "Péta", un dérivé de "perpète" dont a souligné l'importance, et ensuite "schnock", qui voudrait dire "stupide", notamment en alsacien - un "vieux schnock (ou chnoque), un vieil imbécile, est d'ailleurs passé dans le langage familier dans la France entière. D'autre exégètes, comme l'auteur du dictionnaire de l'argot, Gaston Esnault, affirment que "pétaouchnok" a été précédé par la locution "aller aux îles Pataoufnof", une expression empreinte de racisme, née au début du XXème, et désignant une contrée "essentiellement peuplée de noirs.". Et forcément reléguée au bout du monde !
Et "aller au diable vauvert", alors ? "Vauvert" voudrait d'abord dire "val vert" ou "verte vallée". Il y a plusieurs lieux qui portent ce nom en France : un château de Vauvert à Gentilly et une commune Vauvert près de Nîmes. Mais ces lieux n'étaient pas si éloignés qu'on dût les désigner du doigt ! Du coup, les linguistes penchent plutôt pour une autre explication, que j'ai d'ailleurs personnellement entendue pendant mes études, avec des variantes d'ailleurs. Tout tourne cependant autant d'une Abbaye de moines chartreux construite sous Saint-Louis, sur l'emplacement d'un château abandonné car en ruines - connu aussi sous l'appellation de l'hôtel de Vauvert. Le château, dont l'emplacement se trouvait non loin de la place Denfert-Rochereau, dans le XIVème arrondissement de Paris, avait la réputation d'être hanté, probablement du fait d'une bande de brigands qui en avaient fait leur repaire. Avant d'être détruite sous la Révolution, l'Abbaye s'est considérablement agrandie vers le faubourg Saint-Michel actuel, et non loin du Palais de Marie Médicis - l'actuel Sénat - construit à partir de 1613. Cet édifice religieux est connu sous plusieurs appellation : Chartreuse de Vauvert, Couvent des chartreux-Vauvert, etc.
Mais la référence au côté sulfureux des lieux est restée dans la mémoire collective, ainsi que l'expression "aller au diable vauvert" née au Moyen-Age.
DC
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Parmi les sources :
- https://www.tombes-sepultures.com/crbst_2061.html
(sur l'Abbaye et le couvent des chartreux de Vauvert)
Les ouvrages
- "Petaouchnok(s), du bout du monde au milieu de nulle part", de Riccardo Ciavolella (CNRS), La Découverte, 2023.
https://www.editionsladecouverte.fr/petaouchnoks-9782348081170
- "Dictionnaire historique des argots français", Gaston Esnault (1874-1971), Larousse, 1965.
https://fr.wikipedia.org/wiki/Gaston_Esnault
https://ccfr.bnf.fr/portailccfr/ark:/16871/0017508217
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